Article : Race
David Mamet signe une pièce intelligente et efficace, construite comme un thriller, qui pose la question du racisme ordinaire.
Charles Strickland, un puissant homme d'affaire américain, blanc et fortuné, est accusé d'avoir violé une jeune femme noire et démunie. Le cabinet Lawson & Brown accepte ce dossier « perdu d'avance ». Toute ressemblance avec l'affaire DSK... ne saurait être que fortuite ou presque. Écrite deux ans avant les évènements qui ont colonisé la une des journaux au printemps dernier, la pièce de David Mamet en offre un troublant miroir. Avec au centre du récit, non pas la culpabilité ou l'innocence de Charles Strickland, mais la capacité de ses avocats à faire entendre la voix de leur client, au-delà des clichés raciaux. Comment convaincre le jury ? Quel récit lui servir pour qu'il accepte d'envisager, ne serait-ce qu'un instant, l'innocence de l'accusé quand tout, son origine ethnique, sociale et culturelle, plaide contre lui ?
Habilement construite, la pièce démonte la mécanique des prétoires pour explorer les rouages de la justice américaine. Le propos se double d'une troublante interrogation sur le racisme. Le coupable présumé est blanc, la victime noire. Deux des avocats en charge du dossier sont noirs, le troisième est blanc. L'affaire ne cesse de les renvoyer à leur origine, ravivant les tensions, nourrissant les rancœurs, ouvrant un passionnant dialogue dans une Amérique dominée par la question raciale. David Mamet trouve là matière à interroger le système de discrimination positive, les rapports de classe et nos préjugés les plus inconscients. Quelque soit le sujet : justice, emploi, amour... la « race » - ce mot tabou- vient brouiller les lignes.
Écrite au cordeau, servie avec intelligence par des acteurs sobres et justes -Yvan Attal fait ici une première apparition au théâtre remarquée- la pièce est mise en scène comme un thriller verbal où chaque protagoniste ne cesse de renverser les rapports de force, dévoilant des arguments inédits, osant des « coups fourrés », mêlant mensonges et demi-vérités... Un spectacle redoutable d'exigence et d'efficacité qui nous tient en haleine jusqu'au bout.
De David Mamet, mise en scène Pierre Laville assisté d'Antoine Courtray. Avec Yvan Attal, Alex Descas, Sara Martins et Thibault de Montalembert.
Date de publication : 22/02/2012
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